Résumé (Français)

L'introduction revient sur les enjeux de ce premier dossier thématique de la revue Plateaux 21 et en présente le contenu.

Résumé (Anglais)

The introduction goes back over the issues of this first thematic issue of the journal Plateaux 21 and presents its content.

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Ce premier numéro de la revue électronique Plateaux 21 propose une trajectoire réflexive sur des objets discursifs singuliers parfois présents au sein des écritures scéniques et textuelles contemporaines : listes, inventaires, chansons, lettres, courriels, tweets, SMS ou encore messages vocaux. Autant de stratégies de langage qui, pour les écritures théâtrales en général, et dans une œuvre théâtrale en particulier, répondent à différents usages, se situent au croisement de différents champs sémiotiques et relèvent d’expérimentations très diverses mais qui, toujours, ouvrent des voies(voix) de traverse et agissent, en regard des voix principales, comme des « contre-voix » (Le Pors, 2011, p.62). Il s’agit ici de nous interroger sur les enjeux poétiques, dramaturgiques et esthétiques de ces présences structurantes qui, bien que parfois discrètes, instaurent une hybridité motrice dans la construction d’une perception. 


En effet, les écritures contemporaines, du texte à la scène, sont un vivier étonnant qui n’a de cesse d’agiter les formes. Or, approcher les questions relatives à la composition du drame ou à la poétique de la scène, ce peut être aussi faire le choix d’entrer par la petite porte, la petite forme, la modalité textuelle en apparence mineure, triviale ou marginale, et observer ce qui se produit et s’ouvre, parfois résiste, à son contact.  


Au premier abord ces modalités textuelles semblent pourtant ne pas relever de formes structurantes bien établies (tels que le dialogue, le monologue ou encore le chœur), c’est pourtant bel et bien aussi sur ces micro-textes que la scène ou le drame peuvent s’agencer, se régler ou se dérégler. C’est aussi à leur contact que les écritures dramatiques ou scéniques cultivent le contre-point, questionnent notre rapport au corps, à l’espace, au temps. On ne s’étonnera donc pas qu’il soit souvent question, dans ce dossier, de bifurcation, de bascule ou de pas de côté mais aussi d’écho, de correspondance ou de réponse. Sylvie Chalaye met ainsi à jour comment, dans le théâtre Koffi Kwahulé, des inserts de micro-textes fort différents produisent des effets de décrochements qui sont subitement susceptibles – outre de provoquer des changements de registre ou de niveau de langue – d’apporter une autre portée à une scène ou de créer un espace à combler par l’imaginaire des spectateurices. Pauline Bouchet revient quant à elle ainsi sur ces listes de mots qui désignent le corps souffrant et auxquelles répondent d’autres listes plus capacitaires qui détournent poétiquement le vocabulaire médical dans les dramaturgies de la maladie, comme dans Depuis mon corps chaud de Gwendoline Soublin. Ce que les micro-textes peuvent ainsi porter d’organicité, créer de langue et d’images, et souvent contre d’autres images ou contre d’autres discours, ce qu’ils activent enfin dans l’imaginaire et dans la pensée des spectateurices est un aspect que ce dossier ne saurait éluder. 


De même prêter attention aux inserts de micro-textes se révèle-t-il particulièrement éclairant pour comprendre ce qui préside à un geste dramaturgique. On découvrira ainsi, notamment, comment différents inserts peuvent travailler, dans l’écriture de Michel Simonot, sur le différé, sur un jeu temporel et un jeu avec l’Histoire, l’attention portée aux inserts révélant dès lors des enjeux d’ordre poétique mais aussi poïétique : ces tweets, par exemple, ayant induit la forme du découpage du temps et de la composition rythmique dans Delta Charlie Delta.  


Certains micro-textes ne manquent pas de porter un regard sur notre Histoire. Pénélope Dechaufour revient ainsi sur les enjeux postcoloniaux que peuvent revêtir certains usages des inserts. Et, avec, au-delà de l’Histoire, le micro-texte apparait comme un possible, et puissant, levier dramaturgique pour convoquer des disparus ou des absents (de la petite histoire comme de la grande Histoire), qu’il s’agisse de mettre en jeu leur « convocation » (chez Michel Simonot) ou l’hommage qui leur est rendu (chez Koffi Kwahulé). 


C’est sous leur prisme également, dès lors qu’ils ne fonctionnent pas comme de simples béquilles à l’écriture ou à la représentation, que des catégories usuelles du drame ou de la scène peuvent être revisitées. Ariane Issartel revient ainsi, sous le prisme de la place de la chanson de radio dans les pièces de Fabrice Melquiot, d’Anja Hilling et de Jim Cartwright, aux catégories de représentation et d’incarnation en regard de qu’elle nomme « le personnage-fantôme ».


Souvent les micro-textes donnent-ils enfin naissance, selon l’expression de S. Le Pors, à « des espaces phonés » qui renvoient à une qualité de langue, de rythme et d’écoute, bien sûr, mais aussi, et simultanément, à des enjeux d’interprétation (pour les acteurices) et de réception (pour le public). Les inserts de micro-textes peuvent en effet s’avérer de premier ordre dans la composition rythmique, comme nous le découvrons à propos de trois pièces Michel Simonot – Le but de Roberto Carlos, Delta Charlie Delta et Traverser la cendre – qui articulent la question du témoignage à celle de la profération de la langue. 


À l’examen de corpus empruntés à des œuvres significatives et variées, le présent dossier examine comment ces modalités textuelles et scéniques, loin de relever seulement de greffes plus ou moins parasitaires, révèlent au contraire dans certaines propositions dramatiques ou scéniques, leur étonnante plasticité dramaturgique et discursive. Le dossier permet ainsi de rendre compte comment ces objets discursifs se fraient un passage dans les écritures dramatiques et scéniques et quels sont, dans les œuvres, leurs principes d’apparition et de circulation, les régimes énonciatifs qui les sous-tendent mais aussi ce qu’ils provoquent ou appellent. 


Ce faisant, ce à quoi le dossier porte attention, c’est aussi ce que ces micro-textes désignent de l’individu contemporain et souvent de sa possibilité ou de son impossibilité d’un commun à partager mis en jeu devant ce commun de la scène autour de laquelle se rassemblent les spectateurices. Iris Carré-Dréan attire ainsi l’attention sur les enjeux de partage qu’implique l’insert d’une chanson et la dimension à la fois métaphysique et sociétale qu’elle peut revêtir dans le théâtre Fabrice Melquiot, cela quand la chanson apparait tout particulièrement en contrepoint à un conflit. À l’appui de trois pièces d’autrices contemporaines — Sasha Marianna Salzmann, Olivia Wenzel et Ebru Nihan Celkan — Youn Le Guern-Herry examine la fonction de courriels ou de messages vocaux intégrés au texte dramatique et la manière dont ils produisent une forme d’intimité distante quand la prolifération des technologies de communication n’empêche en rien, voire exacerbe, la solitude des êtres.  


Le dossier est aussi attentif aux aventures de lecture, aux conduites des corps que ces inserts engagent, à ce que leur convocation interroge sur les possibilités et les impasses du discours, sur les voies et les détours – voire, retours – de la parole. L’intrusion, le montage et l’hybridation de ces micro-textes révèlent la nature dialogique d’une œuvre. À leur contact, l’écriture se place sous le signe d’une hétérogénéité qui déconstruit la linéarité des discours et ouvre des espaces et des temporalités alternatives. À leur contact également, la dimension fragmentaire et hétérogène s’associe à une dimension performative, comme le souligne Laurent Berger à propos du théâtre de Rodrigo García, si ce n’est à une dimension liturgique comme s’emploie à le démontrer Anna Thiriot au sujet de Nexus de l’adoration de Joris Lacoste. 


Les études ici réunies font ainsi porter l’accent sur les péripéties de l’énonciation et le devenir plateau. Elles prêtent attention aux temps d’arrêt, de suspension et/ou parfois même de résurrections qui accompagnent ces modalités de langage. Certaines de ces formes – à commencer bien sûr par la chanson – nous renvoient par ailleurs à la tentation musicale, si ce n’est parfois à un geste associant composition dramatique et composition musicale. 


Aussi spécifiques soient les modalités du dire des micros-textes retenant notre attention, le dossier permet ainsi de comprendre qu’elles ne sont pas étrangères les unes aux autres, notamment dans les relations qu’elles entretiennent avec la fragmentation, l’intrusion, la bifurcation, l’écart, le décentrement comme le recentrement. De quelles façons ces stratégies de langage, de prime abord marginales, investissent-elles les écritures et scènes contemporaines ? À quelles dynamiques d’intégration et de mises en relation obéissent-elles ? De quoi sont-elles les leviers ? Qui parle avec elles ? Construisent-elles un point de vue, une perception ? Que disent-elles de l’individu contemporain ? Que soulignent-elles de notre rapport à la mémoire (tant sur le plan intime que politique) ? Tels sont donc les questionnements qui nous occupent. 


Le dossier s’ouvre sur un dialogue nouant la parole d’une chercheuse (Sandrine Le Pors) à celle d’un écrivain de théâtre (Michel Simonot), dans une interaction à préserver, à renouveler et qui est chère aux études théâtrales. Elle se poursuit par quatre stations réflexives respectivement intitulées « Langue et dramaturgie labile » (Sylvie Chalaye et Pénélope Dechaufour), « La chanson comme pivot dramatique » (Iris Carré-Dréan et Ariane Issartel), « Un nouveau rapport à l’intime » (Pauline Bouchet et Youn Le Guern-Herry), « Les micro-textes : un enjeu performatif » (Laurent Berger et Anna Thiriot). L’ensemble se clôture sur deux témoignages, éclairant pour l’un, la pratique d’un metteur en scène (Jean-Frédéric Chevallier, revenant sur des spectacles de danse-théâtre qu’il a mis en scène en Inde, au Bengale à partir de micro-textes composés collectivement), pour l’autre la démarche d’une recherche en création (Mona Dahdouh Recordier, nous présentant, pour sa part, l’intégration scénique de lettres, SMS et messages vocaux dans une réécriture de la correspondance Camus–Casarès). D’une parole à l’autre, force est de constater qu’entrer par « la petite porte » ouvre à de « grandes questions », poétiques, dramaturgiques ou esthétiques, tant il nous apparait que les micro-textes ici examinés ravivent ou exacerbent les rapports que l’écriture théâtrale entretient avec la langue, la parole, le corps ou encore la performativité. 



Bibliographie


LE PORS, Sandrine (2011). Le Théâtre des voix. Rennes : Presses Universitaires de Rennes. 


 



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